La Tour de Pise accueille environ 5 millions de visiteurs par an venus immortaliser le monument le plus célèbre de Toscane. Pourtant, ce n’est plus seulement son inclinaison qui fascine. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est le spectacle offert par les touristes eux-mêmes : des centaines de personnes reproduisant les mêmes poses destinées aux réseaux sociaux. Derrière cette scène presque comique se cache une question plus profonde : voyage-t-on encore pour découvrir un lieu ou pour fabriquer une photo ?
Qu’on m’accorde une petite parenthèse, par pure dévotion au SEO — et pour éviter que Yoast ne vienne troubler mon sommeil en brandissant son célèbre feu rouge. Aujourd’hui, il sera donc question de tour de Pise, de réseaux sociaux, de photos, de selfies et de touristes. Oui, tout cela en même temps. Une association qui pourrait passer pour un exercice de dadaïsme numérique, alors qu’elle relève en réalité d’un rituel collectif parfaitement codifié.
Le tourisme a toujours été un acte culturel. Voyager, c’était — et c’est encore, pour ceux qui savent vraiment regarder — aller à la rencontre de la beauté, se mesurer au temps, reconnaître la valeur des œuvres façonnées par l’homme comme par la nature.
Mais avec l’avènement des réseaux sociaux, un nouveau virus s’est discrètement installé. Insidieux. Persistant. Celui de la mise en scène de soi.
Le touriste contemporain ne regarde plus vraiment ce qui se dresse devant lui. Son regard est tourné vers lui-même. Il ne contemple plus ; il se met en scène. Il ne visite plus un lieu, il produit une image. Et cette image n’a pas pour vocation de conserver le souvenir d’un voyage : elle est destinée à être vue, commentée, enviée, partagée.
Le Champ des Miracles, ou la beauté éclipsée par la Tour
J’ai eu récemment le déplaisir — mais aussi, il faut bien l’admettre, le plaisir — de me rendre à Pise. J’étais sur la Piazza dei Miracoli. Un lieu qui, fidèle à son nom, mérite pleinement celui de « Cour des Miracles ». La cathédrale, chef-d’œuvre vibrant de l’art roman pisan. Le baptistère, prodige d’acoustique. Le Camposanto, austère écrin de silence et d’éternité. Et puis, bien sûr, elle : la grande dame penchée. La tour de Pise, incarnation involontaire de cette vérité si humaine selon laquelle l’imperfection peut parfois engendrer la beauté.
Et pourtant, tout cela disparaît. Littéralement. Englouti par le spectacle grotesque — parfois franchement surréaliste — qui se joue chaque jour à ses pieds.
Pourquoi tous les touristes prennent la même photo devant la Tour de Pise

Une foule compacte, armée de smartphones et d’une imagination photographique plus ou moins heureuse, converge vers le même carré de pelouse. Il en résulte une véritable orgie de selfies, un sabbat de la superficialité. Hommes, femmes, enfants, grands-parents : tous frappés par la même épidémie iconographique, tous animés par l’irrésistible besoin de “soutenir la Tour”.
Chacun rivalise d’inventivité. L’un la soutient du bout de deux doigts, l’autre la repousse d’un coup de pied comme un ballon de football. Certains la transforment en cornet de glace. J’ai vu une dame la caresser avec une infinie délicatesse, un adolescent tenter de la mordre, un autre faire semblant de repartir avec elle sous le bras.
Les poses obscènes devant la tour de Pise
Il existe aussi une catégorie bien particulière : les fidèles du dieu Priape. Des touristes venus des quatre coins du monde qui consacrent une énergie presque scientifique à calculer l’angle parfait afin que, sur la photo, la tour apparaisse comme le prolongement anatomique — et soigneusement dressé — de leur ego. Je vous laisse deviner quelle partie de leur anatomie ils entendent ainsi glorifier.
Mais le sommet du genre — ou peut-être son outrage le plus créatif — m’a été offert par un jeune homme, penché en avant dans une posture hésitant entre l’extase mystique et la contorsion circassienne. Il semblait littéralement s’offrir à la Tour avec une intention qui ne laissait guère place au doute. Les jambes solidement ancrées dans le sol, le bassin rejeté en arrière, les mains posées sur la pelouse : toute la mise en scène évoquait, avec une éloquence désarmante, une union charnelle entre l’homme et le campanile, consommée en plein jour sous le regard amusé — ou indifférent — de centaines de témoins.
La scène était si déroutante qu’elle semblait tout droit sortie d’une toile de Hieronymus Bosch, où le sacré et le grotesque se côtoient avec une insolence parfaitement assumée.
On pourrait se contenter d’en rire — et, je l’avoue, le spectacle est souvent désopilant. Mais derrière le sourire affleure aussi une forme de mélancolie. Une ironie douce-amère, presque imperceptible, qui en dit long sur notre manière contemporaine d’habiter le monde.

Comment les réseaux sociaux transforment le tourisme de masse
La Tour, chef-d’œuvre né d’une erreur de conception, sert aujourd’hui de décor à une autre forme de déséquilibre : notre penchant pour le kitsch et cette irrépressible envie de nous mettre en scène. La photographie est devenue le substitut de l’expérience.
Je comprends le jeu, la légèreté, l’humour. Il n’y a rien de condamnable à vouloir repartir avec un souvenir amusant. Mais lorsque le jeu devient un réflexe et qu’il finit par se substituer à notre capacité d’émerveillement, il y a de quoi s’interroger.
Plus personne ne regarde vraiment la Tour. Peu nombreux sont ceux qui s’attardent sur l’intelligence de son architecture, l’élégance de ses galeries superposées ou la blancheur presque irréelle du marbre de Pise. Les regards sont rivés sur l’écran d’un smartphone, occupés à composer l’image parfaite pour Instagram ou TikTok. L’expérience n’est plus vécue ; elle est fabriquée pour être partagée.
Tourisme et réseaux sociaux : une réalité plus nuancée
Bien sûr, tout n’est pas à rejeter. Les réseaux sociaux ont aussi leurs vertus. Ils permettent parfois de remettre en lumière des lieux oubliés, d’offrir une visibilité inattendue à des territoires délaissés et de susciter une curiosité nouvelle. Plus d’un village promis à l’oubli a retrouvé un second souffle grâce à une vidéo devenue virale. C’est une réalité qu’il serait absurde de nier.
Le problème est ailleurs : dans la superficialité. Une beauté consommée à toute vitesse est une beauté trahie. C’est un peu comme parcourir un livre en diagonale uniquement pour pouvoir dire : « Je l’ai lu », sans en avoir jamais saisi la moindre profondeur.

Alors oui, allez à Pise. La Tour mérite incontestablement le détour. Mais ne vous arrêtez pas à elle. Dépassez le cliché. Franchissez les portes de la cathédrale. Levez les yeux vers l’abside, la coupole, les fresques. Entrez dans le baptistère et laissez-vous surprendre par l’incroyable acoustique de son architecture. Puis accordez-vous le temps de parcourir le Camposanto monumental, ce lieu d’une sérénité presque irréelle, où des fresques plusieurs fois centenaires ont survécu jusqu’aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale. C’est peut-être là, loin des perches à selfie et des poses convenues, que l’on réapprend à regarder.
Ce que la Tour de Pise révèle de notre manière de voyager
Au fond, c’est bien de cela qu’il est question.
Si le tourisme veut conserver son authenticité, il doit redevenir une expérience plutôt qu’une représentation. On ne voyage pas — ou, du moins, on ne devrait pas voyager — pour pouvoir dire : « J’y étais », mais pour être en mesure d’affirmer : « J’ai vu. J’ai ressenti. »
L’art, l’histoire et les paysages ne sont pas des décors destinés à mettre notre image en valeur. Ce sont des récits vivants, complexes, parfois dérangeants, qui méritent mieux qu’un simple selfie.
Et malgré tout, la Tour est toujours là. Toujours penchée.
Comme pour nous rappeler que certaines choses n’ont besoin d’aucun soutien pour rester debout. Contrairement, peut-être… à la SEO.
Ah, j’allais oublier : On peut aussi s’interroger sur le tourisme de masse à la Tour de Pise, sur le lien entre touristes et réseaux sociaux, ou encore sur la raison pour laquelle tout le monde reproduit la même photo.
Je préfère le préciser. Sans quoi Yoast risque de me renier comme autrice et de me condamner à corriger des métadonnées pour l’éternité.


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